J'écris, tu écris, il ou elle écrit...

Pourquoi je suis correcteur.

Pourquoi me suis-je lancé dans la correction ? Je pourrais vous raconter n’importe quelle histoire au sujet de ce que j’aime, de ce que je trouve beau, ou vous parler du sens donné par l’orthographe, ou encore de culture, de rang social, d’image de soi, de mon épanouissement littéraire avec la rencontre de mon professeur de français en seconde, monsieur Pierre Lerich, etc. Et tout cela serait un peu vrai.

Mais, il y eut au commencement deux raisons primordiales gravées en moi :

L’écriture en vers, dans la langue des dieux

J’ai le souvenir que quand j’étais petit, mon père, simple ouvrier, mais aux yeux de qui l’instruction avait valeur importante, nous récitait les fables de La Fontaine. J’entrais alors en transe, en état d’hypnose, en catalepsie, les yeux et les oreilles grands ouverts. Je succombais au charme de la musique et du rythme des mots tellement choisis qu’il m’en arrivait même de ne pas en capter tout le sens, mais de n’y attacher aucune importance. La musique des mots me suffisait.

« Oh là-haut, descendez, que l’on ne vous le dise

Jeune homme qui menez lacaiza barbe grise. »

Le meunier, son fils et l’âne. Jean de La Fontaine

J’ai conservé de ces courts one-man-shows la fascination pour la belle écriture, le mot juste, le mot taillé, le mot d’orfèvre, le mot image, le mot tiroir, le mot évocateur, la phrase pleine de plusieurs sens. Non que je me targue de maîtriser tous ces outils d’écriture ! Mais j’en suis fervent amateur, connaisseur, grand goûteur goulûment gourmand. C’est sans doute cette propension qui me fit, très jeune, admirer Georges Brassens que l’on connaît si peu :

Que ces messes

Basses cessent

Je vous prie

Non le prêtre

N’est pas traître

À Marie.

La marguerite. Georges Brassens.

Vers incroyablement courts ( 4 et 3 pieds) aux rimes pourtant riches ou suffisantes, allitération, double sens (je vous prie ou je vous pris ?), vertige de perfection !

Dans un train de banlieue, on partait pour Cythère

Les amours d’antan. George Brassens.

Et rien qu’en un alexandrin, on embarque pour une île sise entre le Péloponnèse et la Crète, une île qui assista à la naissance d’Aphrodite, une île qui inspira à Antoine Watteau « Le Pèlerinage à l’île de Cythère », un de ses tableaux à partir desquels l’Académie royale de peinture et de sculpture créa le genre des fêtes galantes, une île qui suscita « Voyage à Cythère » des Fleurs du mal de Charles Baudelaire… Vertigineux voyage en vers !

Ce qui est parfait est tout juste assez bien !

La deuxième raison primordiale me vient de mon père, encore une fois, et d’une prescription familiale solidement ancrée : ce qui est parfait est tout juste assez bien !

Prescription cadeau empoisonné. Comment être parfait ? En permanence, de surcroît ? Impossible !

Je ne suis pas parfait. Tant s’en faut. Et c’est heureux. Mais « ça » me poursuit, « ça » me mine, et toujours il me faut viser la perfection. Oui, je vous assure, c’est empoisonnant. Mais au moins, dans mon travail, quel qu’il soit, visant la perfection et me sachant imparfait, je redouble d’attention, de vigilance, de vérifications.

Oui, mon inconscient, fort de ces deux raisons, m’a dicté de devenir correcteur. Nous portons tous les valises de notre histoire, de nos aïeux. « Aïe, mes aïeux ! » titrait Anne Ancelin-Schutzenberger. J’ai décidé d’assumer ce bagage. Je m’en suis accommodé, et je m’en porte, somme toute, assez bien. Et bien se porter, pour une valise, quoi de mieux ?

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